Le rôle des forces de sécurité maliennes dans la lutte contre le Front de Libération du Macina

by Niagalé Bagayoko · May 12, 2016.

L’apparition du Front de libération du Macina (FLM)[1] en janvier 2015 dans le centre du Mali constitue un nouveau défi pour le système de sécurité malien. Le FLM est tenu pour responsable des offensives menées contre les forces de sécurité maliennes, contre plusieurs villages (Nampala, Ténenkou, Boulkessi) et contre un hôtel de Sévaré[2], ville considérée comme stratégique par l’armée malienne. Il est soupçonné d’être responsable de l’exécution de l’imam de Barkérou, Aladji Sékou[3]. Cependant, on ne sait presque rien du FLM qui n’a jamais publié aucun document et dont le guide présumé serait Amadou Koufa[4]. Le FLM recruterait essentiellement dans la communauté peule et serait notoirement allié à Ansar Eddine[5].

Fin 2015, l’armée malienne a lancé deux opérations d’envergure pour traquer les djihadistes et assurer la sécurité des populations locales :

  • La première, dite opération « Seno »[6], s’est déroulée  dans la région de Mopti et est présentée comme un succès[7]. C’est aussi autour de la falaise de Bandiagara le long de la frontière du Burkina Faso[8] que les FAMA (forces armées maliennes) vont installer des postes militaires, à Koro et Bankass[9].
  • La deuxième, comparable à l’opération « Seno », dénommée opération « Jiguiya », a été lancée dans la région de Sikasso, où les villes de Fakola et Misséni[10] ont été la cible d'attaques d'éléments djihadistes.

La mise sur pied des Opérations Seno et Jiguiya, qui se sont soldées par des arrestations ou des éliminations de djihadistes, démontre que la lutte contre le terrorisme est désormais très clairement l’élément structurant des interventions de l’armée malienne. Cependant, ces efforts risquent de se révéler insuffisants à long terme s’ils ne s’accompagnent pas d’un certain nombre de mesures :

  • Tout d’abord, il apparaît nécessaire d’inscrire rapidement ces initiatives, pour l’heure d’ordre opératif et tactique, dans le cadre d’une stratégie de sécurité plus large, allant au-delà du seul volet militaire de la lutte contre le terrorisme[11].  
  • Il paraît par ailleurs essentiel d’impliquer, au plus tôt, le Parlement dans l’adoption d’un cadre légal encadrant les activités de lutte anti-terroriste et mettant clairement en relief les responsabilités, les droits et les devoirs de chaque force de défense et de sécurité ;
  • Il apparaît également fondamental de renforcer parallèlement les moyens de la chaîne pénale. Une lutte efficace contre le terrorisme devrait ainsi accorder une place importante au traitement judiciaire de celui-ci. La criminalisation du phénomène terroriste appelle en conséquence la judiciarisation de la réponse apportée.
  • La lutte contre les mouvements djihadistes pourrait en outre se révéler favorable à une meilleure collaboration entre les forces de défense et de sécurité d’une part et les autorités locales décentralisées d’autre part, particulièrement les communes et les cercles ;
  • Afin d’éviter que d’éventuels abus ne favorisent les dynamiques de radicalisation, il paraît essentiel de développer la mise en place de mécanismes pour assurer le respect des droits de l’Homme et la protection des populations civiles lors des interventions des forces armées (armée, police, gendarmerie, garde nationale)[12];
  • La lutte contre un mouvement tel que le FLM démontre aussi le rôle croissant que devront jouer ces mêmes populations civiles. L’implication de la population et de la société civile a de longue date été préconisée par l’approche RSS. Aujourd’hui, des initiatives émanant du terrain se font jour. A titre d’exemple, des notables, des membres de la société civile, des élus de la région de Mopti ont lancé une initiative visant à engager un dialogue avec les jeunes originaires du centre du Mali afin de les soustraire à l’influence des groupes islamistes, dont le FLM[13]. Dans un second temps, les représentants de ces jeunes combattants sont venus à Bamako discuter avec les autorités. D'après les initiateurs, 200 jeunes combattants auraient déjà quitté les rangs des islamistes[14]. Cela démontre l’urgence de lier davantage les processus RSS et DDR dans le contexte malien, bien au-delà des seules dispositions prévues dans l’Accord d’Alger. A l’évidence, ce sont les perspectives économiques durables que seront en mesure de proposer des programmes DDR, mettant particulièrement l’accent sur le volet « Réinsertion », qui permettront de soustraire définitivement la jeunesse à l’attractivité des groupes terroristes.

Notes de bas de page

[1] http://www.jeuneafrique.com/mag/258720/politique/mali-le-front-de-liberation-du-macina-un-nouveau-boko-haram/
[2] Cependant, le groupe Al-Mourabitoune de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar a également revendiqué l’attaque de Sévaré, dans un communiqué reçu par Al-Jazira et l’Agence de presse mauritanienne Alakhbar. 
[3] http://www.jeuneafrique.com/257407/politique/mali-imam-tue-djihadistes/
[4] Prédicateur islamiste radical malien originaire de la région de Mopti, Amadou Koufa s’est distingué par ses appels à faire de Mopti la capitale d’un futur califat, ou encore par ses références à l’empire peul du Macina –empire théocratique qui a prospéré au XIXe siècle, en même temps que le califat de Sokoto, auquel se réfèrent parfois les leaders de Boko Haram. Certains affirment qu’il est le commanditaire de toutes les attaques du FLM. D’autres assurent qu’il a péri en janvier 2013, lors de l’offensive des jihadistes vers le sud.
[5] Le FLM serait particulièrement lié à la katiba Khalid Ibn Walid, la brigade d'Ansar Dine, active dans le sud du Mali. 
[6] L’opération Seno, qui signifie, en langue peule « sable, terre, terroir » a pour objectif de traquer, neutraliser ou capturer tout élément suspect. Cette opération consiste en la surveillance particulière des localités de Bandiagara, Koro et Mopti, située dans la zone visée par une série d’attaques terroristes ces derniers mois. Les effectifs de cette opération sont composés de soldats de l’armée, de gendarmes et d’éléments de la Garde nationale. http://maliactu.net/mali-front-de-liberation-du-macina-alaye-bocari-dia-le-financier-et-bras-droit-damadou-koufa-arrete/
[7] http://www.studiotamani.org/index.php/politique/5692-operation-seno-a-mopti-5-jihadistes-tues-15-suspects-arretes
[8] Il semble que l’objectif des djihadistes était de s’installer à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso afin de mener des opérations dans les deux pays. Ils avaient cherché à utiliser cette même stratégie à la frontière entre le Mali et la Côte d’Ivoire avant d’en être délogés.
[9] https://revuedepressecorens.wordpress.com/2015/10/28/larmee-veut-reconquerir-le-centre/
[10] Des assaillants à moto avaient tenté sans succès d’attaquer le camp de l’armée situé à Misséni.  http://maliactu.net/mali-larmee-repousse-une-attaque-dans-une-zone-frontaliere-du-sud/
[11] Pour rédiger le document de politique de défense et de sécurité, un comité a été mis en place au niveau du ministère de la défense. La mission EUTM accompagne ce processus.
[12] https://www.hrw.org/fr/news/2015/04/14/mali-la-fragilite-de-letat-de-droit-et-les-abus-mettent-en-peril-la-population
[13] http://www.rfi.fr/afrique/20160308-mali-operation-deradicalisation-jeunes-mopti
[14] http://maliactu.net/centre-du-mali-200-jeunes-deradicalises-se-sont-engages-a-quitter-les-groupes-jihadistes/