Des concepts à la pratique : la RSS en Afrique de l’Ouest

by Ronja Harder · October 24th, 2016.

Traduit par Lisa Boström et Ornella Moderan

La RSS peut-elle contribuer au changement en profondeur dont la gouvernance du secteur de la sécurité en Afrique de l’Ouest a besoin? Jusqu’ici, les initiatives visant à améliorer la gouvernance dans la région ont laissé un bilan mitigé. Des contextes difficiles – marqués par la pesanteur des héritages coloniaux, les divisions tranchées entre d’une part des élites politiques et sécuritaires puissantes, et d’autre part une société civile fragile, ou encore les contraintes en tout genre liées aux ressources limitées – appellent les experts de la région et d’ailleurs à penser différemment la RSS en Afrique de l’Ouest. Un décalage criant existe entre les objectifs politiques axés sur la gouvernance d’un côté, et la mise en œuvre effective des programmes de RSS de l’autre : cet écart empêche d’atteindre l'objectif principal visé – une réelle amélioration de la sécurité humaine.

Le Laboratoire d’apprentissage sur la gouvernance et la réforme du secteur de la sécurité en Afrique, s’est réuni à Dakar au Sénégal, afin d’explorer de nouvelles approches et de jeter un regard différent sur la RSS dans la région. L’atelier a été conjointement organisé par le Centre pour le contrôle démocratique des forces armées – Genève (DCAF) et le Réseau africain pour le secteur de la sécurité (RASS), à la demande de l’Open Society Foundation (OSF) ; pour les spécialistes régionaux et internationaux présents, il a été l’occasion d’échanges d’idées et d’une réflexion collective.

S'appuyant sur une étude récente, publiée sous le titre Gouvernance du secteur de la sécurité, Leçons des expériences ouest-africaines[1], le Laboratoire a souligné l'importance pour les acteurs impliqués dans la RSS de ne pas se limiter à l’échelon étatique pour identifier des leviers de réforme, mais d’aller au-delà en s’intéressant notamment aux niveaux infra et supra-étatiques. Le soutien régional et international aux initiatives locales doit gagner en efficacité et en efficience ; tandis qu’au niveau communautaire, les processus de RSS doivent davantage inclure des acteurs non étatiques, privés, publics et commerciaux.

Le Document de travail et les Documents de réflexion élaborés pour le Laboratoire fournissent des informations plus approfondies sur les points d'entrée et les influences examinées lors de l’atelier. Ce blog mettra en relief trois thèmes transversaux essentiels qui sont ressortis des discussions et qui sous-tendent de nombreuses problématiques : l'importance d’établir entre acteurs d’un processus de RSS des rapports constructifs; les méprises persistantes autour du concept d’appropriation locale; et la nature de la sécurité hybride.

Les rapports entre acteurs influent grandement sur la qualité de la gouvernance du secteur de la sécurité ; a fortiori compte tenu du climat de suspicion qui persiste entre les élites politico-sécuritaires et le reste de la population dans de nombreuses sociétés ouest-africaines. Pourtant, les approches actuelles de la RSS ont tendance à négliger les processus de facilitation, essentiels à l’émergence de relations positives, fondées sur la confiance et sur une compréhension commune des principes de bonne gouvernance. L'ouverture de dialogues nationaux participatifs et inclusifs mettant les acteurs traditionnels de la sécurité en relation avec un large éventail de parties prenantes, à commencer par la société civile, peut aider à atténuer la méfiance mutuelle entre acteurs nationaux. De tels dialogues contribuent à réduire l'incertitude, renforcer la confiance et paver la voie à des solutions de compromis susceptibles d’emporter une large adhésion au sein de la société. En outre, l’amélioration des relations et la mise en place de liens de communication avec les autres segments de la société donnent aux membres du secteur de la sécurité un exemple des bénéfices qu’ils peuvent retirer de la RSS, contribuant ainsi à réduire leurs réticences et anxiétés à l’égard de réformes susceptibles d’affecter leurs statuts, positions et expertises. Des relations plus constructives ouvrent aussi la voie à un meilleur ancrage local des réformes. Même s’il est souligné depuis longtemps dans le contexte de la RSS, le principe d’appropriation locale reste souvent mal compris. L'appropriation locale ne signifie pas un soutien local à des projets initiés par des acteurs externes. Au contraire, il s’agit du principe selon lequel les projets et les programmes de RSS doivent être initiés et approuvés au niveau local – et ensuite appuyés par les acteurs externes. Ainsi comprise, l’appropriation locale ne saurait faire l’économie d’un travail approfondi de recherche et d’analyse mené localement sur les questions hautement politiques et contextuelles qui se trouvent au cœur des enjeux de réformes.[2] L’exemple des entreprises de sécurité privée qui proposent une offre commerciale en réponse aux besoins quotidiens de sécurité d’une clientèle, illustre bien ce point : bien que très répandues dans de nombreux pays d'Afrique de l'Ouest, il s’agit d’acteurs dont la taille, la portée ou encore les moyens restent largement méconnus. L’expertise et l’expérience détenues au niveau local peuvent non seulement aider la société civile locale à s’affirmer ; elles peuvent aussi être mises à profit dans toute la région en créant des effets de réseau à même de favoriser des changements progressifs dans tel ou tel contexte.[3] Les organisations régionales, comme l'Union africaine et ses communautés économiques régionales, sont bien placées pour soutenir la création de tels réseaux transnationaux destinés à réunir les acteurs de la société civile et à leur donner l’occasion de combiner leurs efforts et leurs capacités afin d’être plus efficaces.

Placer l’appropriation locale au cœur de la RSS signifie aussi intégrer les réalités du contexte local dans les approches de RSS. Dans le contexte ouest-africain, cela signifie notamment prendre acte de l’hybridité de la sécurité. De nombreuses dynamiques locales et nationales de sécurité dans la région sont caractérisées par une combinaison de normes, de systèmes et d’institutions formels et informels. Le fonctionnement de la société, et donc les efforts de réforme, sont largement influencés par les structures informelles, ce que la RSS a tendance à occulter, surtout lorsqu’on choisit de mesurer le succès des réformes exclusivement à l’aune de l’existence ou de la qualité de normes légales-rationnelles et d’institutions formelles. Les parties prenantes soucieuses d’améliorer les chances de succès de la RSS gagneraient à commencer toute réforme par une cartographie de ces acteurs et normes informels, y compris leurs rôles et leurs responsabilités, afin de comprendre comment ils interagissent avec leurs homologues formels dans des structures de sécurité hybride.

Jusqu’ici, les évaluations du succès des programmes et des politiques de RSS se sont généralement concentrées sur les aspects visibles des réformes institutionnelles, alors que ces changements n’ont de sens que dans la mesure où ils influencent réellement les expériences subjectives de la sécurité. En définitive, le critère déterminant pour juger si une réforme vaut la peine se situe au niveau des expériences individuelles : il s’agit de savoir si la réforme a réellement eu un effet positif sur les expériences et les besoins en matière de sécurité et de justice des individus (femmes, hommes, garçons et filles) et des communautés. Dans bien des cas, les besoins et les expériences des populations locales sont mieux pris en compte par un processus de réforme relativement lent et graduel, qui apporte des améliorations progressives. En avançant par des étapes limitées mais significatives, basées sur un approfondissement continu de la confiance, une plus grande appropriation locale et une appréciation plus réaliste de la nature hybride de la sécurité, la RSS peut contribuer à la transition d’une culture du secret et de la peur autour des questions de sécurité, vers un climat de transparence et de légitimité.

**Accéder à tous les matériels liés au

Laboratoire d’apprentissage sur la gouvernance et la réforme du secteur de la sécurité en Afrique en français et en anglais.

Laboratoire d'apprentissage sur la gouvernance et la réforme du secteur de la sécurité en Afrique en français et en anglais.

[1] Bryden A. & Chappuis F. 2015. Learning from West African Experiences in Security Sector Governance. London: Ubiquity Press. DOI.

[2] See: Ornella Moderan, “Political Leadership and National Ownership of Security Sector Reform Processes”, in Ornella Moderan (ed.), Toolkit for Security Sector Reform and Governance in West Africa (Geneva: DCAF, 2015).

[3] See: Augustin Loada and Ornella Moderan, “Civil Society Involvement in Security Sector Reform and Governance” in Toolkit for Security Sector Reform and Governance in West Africa, ed., Ornella Moderan (Geneva: DCAF, 2015).

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