La pandémie de Covid-19 et la prévention de l’extrémisme violent dans les contextes fragiles : quelles implications pour le secteur de la sécurité ?

by Keryan Wurlod · June 23rd, 2020.

Alors que tous les États ont mis en œuvre des mesures pour limiter la propagation du Covid-19, la pandémie et les mesures d'endiguement auront probablement un impact profond sur les régions fragiles et en situation de conflit. Dans de tels contextes, la pandémie n’entraîne pas seulement de graves conséquences sanitaires et économiques pour les populations, mais elle a également le potentiel d’exacerber les situations d'insécurité et d'instabilité politique. Cela est particulièrement le cas dans les régions confrontées à l’extrémiste violent, les groupes extrémistes cherchant à exploiter la crise et les efforts de prévention étant parfois entravés par les mesures politiques prises pour ralentir la propagation du virus.

Alors que tous les États ont mis en œuvre des mesures pour limiter la propagation du Covid-19, la pandémie et les mesures d'endiguement auront probablement un impact profond sur les régions fragiles et en situation de conflit. Dans de tels contextes, la pandémie n’entraîne pas seulement de graves conséquences sanitaires et économiques pour les populations, mais elle a également le potentiel d’exacerber les situations d'insécurité et d'instabilité politique. Cela est particulièrement le cas dans les régions confrontées à l’extrémiste violent, les groupes extrémistes cherchant à exploiter la crise et les efforts de prévention étant parfois entravés par les mesures politiques prises pour ralentir la propagation du virus.

Les causes profondes et les facteurs de l'extrémisme violent sont multiples, complexes et spécifiques à chaque contexte. Ils émergent d'une convergence d’éléments, tels que le manque d'opportunités socio-économiques, la marginalisation et la discrimination politiques, la mauvaise gouvernance et les violations des droits humains, mais également de facteurs et motivations individuels, de griefs collectifs et de victimisation découlant de la domination et de l'oppression, ainsi que de l'utilisation abusive et détournée des croyances, des idéologies et des différences.

La pandémie actuelle a un impact sur l’ensemble des facteurs mentionnés ici, qu’il soit direct ou indirect. Elle a par conséquent le potentiel de considérablement accroître les vulnérabilités à l'extrémisme violent au sein des communautés affectées. Dans les contextes fragiles, l'accès à la santé, à la sécurité et à une information fiable est rendu plus difficile, en particulier pour les personnes disposant de ressources socio-économiques limitées et celles qui subissent la marginalisation et la discrimination. Dans de nombreux cas, de telles situations donnent l'occasion aux groupes extrémistes violents de tirer profit d'une situation détériorée, soit en s’appuyant sur certaines tensions existantes, soit en exploitant le vide généré par l'incapacité des institutions étatiques à répondre à la crise de manière appropriée.

Compte tenu de ce qui précède, cet article examine les implications de la crise de Covid-19 pour le secteur de la sécurité dans les contextes fragiles affectés par l'extrémisme violent. Il interroge les enjeux liés à la dégradation de l'environnement socio-économique, aux problématiques de recrutement et de radicalisation, à la marginalisation des jeunes, aux violences basées sur le genre et à la communication. En outre, cette note vise à identifier les perspectives de soutien de la communauté internationale à la gouvernance et à la réforme du secteur de la sécurité (G/RSS) tout en cherchant à répondre aux causes profondes et aux facteurs de l'extrémisme violent dans les circonstances actuelles.

Adopter une approche tenant compte des risques de conflits afin d’empêcher les groupes extrémistes violents de tirer profit de la crise

Dans les contextes fragiles, les groupes extrémistes violents ont souvent démontré leur capacité à tirer parti des crises pour affaiblir les institutions étatiques et intensifier le recrutement au sein des franges les plus vulnérables de la population. Or, il est établi que l'émergence et la propagation de l'extrémisme violent sont plus fréquentes dans les contextes où la légitimité de l'État a été érodée ou lorsque les services publics et l'État de droit sont limités. Ainsi, certains groupes tels que l'État islamique (EI) ont rapidement cherché à tirer profit de la crise en publiant des informations relatives à la situation sanitaire et des recommandations pour les voyages, notamment dans le but de discréditer le leadership des gouvernements en la matière. Dans de tels contextes, il est primordial que les acteurs impliqués dans la réponse à la pandémie tiennent compte des causes profondes de la fragilité et adoptent une approche tenant compte des risques de conflits afin d'éviter de mettre en œuvre de nouvelles mesures susceptibles d'intensifier ou d'exacerber les vulnérabilités et de donner aux groupes extrémistes violents l’opportunité de tirer profit des griefs existants.

En matière de prévention, dans ces circonstances exceptionnelles, il reste essentiel que les acteurs du secteur de la sécurité se conforment aux normes de bonne gouvernance, notamment car les mauvaises pratiques sont susceptibles d'entraver la légitimité de l'État et de ses institutions. Parmi les exemples de mauvaises pratiques de gouvernance qui s'appliquent particulièrement à la réponse étatique à une crise sanitaire et économique, on peut citer les décisions arbitraires, l'absence de redevabilité, l’existence de lois injustes ou mal appliquées, les abus de pouvoir de l'exécutif et le manque d'engagement de la société civile. À l’inverse, les moyens de renforcer la légitimité dans de telles circonstances consistent à prévenir les violations des droits humains, à stimuler le soutien de la population par une meilleure transparence dans l'allocation et la gestion des ressources, à encourager la participation de la population et de la société civile et à renforcer la redevabilité des institutions étatiques par la mise en œuvre de mécanismes de contrôle et de surveillance. Dans le contexte de la pandémie, la gouvernance du secteur de la sécurité revêt encore davantage d’importance que dans des circonstances habituelles afin que ses acteurs puissent répondre aux besoins sécuritaires de l'ensemble de la population et servir la communauté dans son ensemble en adoptant une approche de sécurité humaine.

Cependant, les questions liées à la gouvernance ne concernent pas seulement la réponse des institutions nationales de sécurité. Dans le contexte de la pandémie, de nombreux acteurs internationaux soutenant la gouvernance et la réforme du secteur de la sécurité ont dû adapter leurs activités à un nouvel environnement en rapide évolution. Alors qu'un grand nombre de leurs activités ont été laissées en suspens en raison de la crise de Covid-19, il est possible que certains groupes extrémistes violents tirent avantage du manque créé par l’absence de soutien international pour accroître leur légitimité. De plus, alors que le risque que certains Etats donateurs consacrent davantage leur attention et leurs ressources à leurs besoins domestiques, il est essentiel que la communauté internationale continue de soutenir les processus de gouvernance dans les contextes fragiles afin d'éviter que les groupes extrémistes violents ne tirent profit des décisions prises à court terme en période d'état d'urgence. Toutefois, lorsqu'ils adaptent leurs programmes et leurs mesures au contexte de la pandémie, les acteurs de la communauté internationale doivent s'appuyer sur la sensibilité aux conflits pour éviter les effets secondaires négatifs. Cela nécessite de comprendre les contextes des conflits ainsi que l'interaction entre les interventions et ces contextes afin d'adapter leurs choix de manière stratégique en priorisant une approche fondée sur l’appropriation locale.

Une approche participative pour instaurer la confiance et prévenir la marginalisation des jeunes

Dans une situation de confinement ou de couvre-feu, les membres de la famille et les communautés locales sont susceptibles d'être les premiers à devoir réagir face à l'extrémisme. Par conséquent, il est primordial d'établir une relation de confiance entre les communautés, les autorités et les acteurs du secteur de la sécurité. Pour les acteurs étatiques et internationaux, il est nécessaire de donner des moyens d'action aux partenaires locaux. Une approche participative de prévention de l'extrémisme violent dans le contexte de la pandémie doit inclure les jeunes, les femmes, les minorités ethniques, les dirigeants de toutes les communautés et les acteurs religieux dans la réponse à la propagation du virus et à la violence. Une telle approche de la crise sanitaire, sécuritaire et économique est un moyen de s'assurer que tous les groupes de la population sont impliqués et informés à tous les stades de la réponse de l'État. Cela est primordial pour établir ou maintenir le contrat social et la confiance des populations envers les autorités nationales et locales. En cas d'état d'urgence, lorsque les institutions exécutives de l'État ont des pouvoirs étendus et que le risque d'abus est élevé, une approche participative garantit que toutes les parties prenantes comprennent et acceptent les processus et leurs objectifs.  De plus, dans de nombreux contextes, la société civile possède une expérience en lien avec les programmes de prévention des conflits et de l'extrémisme violent, et a l'avantage d'être enracinée localement et d'avoir un accès privilégié, de la légitimité et de l'influence auprès de la population. Dans de tels cas, la société civile peut souvent offrir un espace aux groupes et aux individus vulnérables pour répondre à leurs demandes et à leurs doléances.

Dans les contextes d'extrémisme violent, il est d’autant plus crucial, en cas de pandémie, d'établir la confiance et de fournir des espaces sûrs pour permettre aux mécanismes d'alerte précoce d'être efficaces. Les programmes de police de proximité visent à contribuer à l'établissement de cette confiance et de partenariats efficaces entre l'État et la population. Dans la mesure du possible, la police doit continuer à assurer un dialogue permanent au niveau local afin de mieux comprendre les besoins des communautés, les risques et les menaces en matière de santé et de sécurité. Ce faisant, il est très important d’inclure les jeunes afin d’identifier leurs vulnérabilités et leurs revendications.

Les violences basées sur le genre et les restrictions de mouvement

Les restrictions de mouvement mises en place dans de nombreuses régions du monde pour freiner la propagation du virus ont également entraîné une augmentation des violences domestiques, y compris dans les pays fragiles et touchés par des conflits. Les conséquences de cette escalade sont potentiellement encore plus dramatiques dans les contextes touchés par l'extrémisme violent, car il est établi que les violences basées sur le genre (VBG) et la subordination des femmes et des filles y sont plus fréquentes. En effet, les groupes extrémistes s'appuient souvent sur une idéologie patriarcale et inégalitaire entre les sexes. Par exemple, des groupes tels que l’EI, Harakat al-Chabab al-Moudjahidin ou Boko Haram sont connus pour commettre des VBG de manière systématique, principalement sur les femmes, les filles et les garçons, dans le cadre de leur stratégie de contrôle et de recrutement. De plus, si la population de nombreux États est encore contrainte de rester confinée ou est sujette à un couvre-feu, cela signifie également que l'augmentation de VBG restera probablement invisible aux yeux des autorités chargées de l'application de la loi dans la plupart des cas.

Déjà avant le déclenchement de la pandémie, les programmes de prévention et de lutte contre le terrorisme ne tenaient souvent pas compte des dimensions sexospécifiques de l'extrémisme violent, avec une tendance à caricaturer le rôle des femmes et des filles en tant que victimes ou auteures d’attaques. Comme c’est le cas pour les autres questions liées à la sécurité, l'extrémisme violent est un phénomène sexospécifique qui peut être vécu de manière différente par les femmes, les filles ou les minorités de genre, que par les hommes et les garçons (que ce soit en tant que victimes, auteurs ou personnes travaillant dans le cadre de la prévention et de la lutte contre l’extrémisme violent). Les stratégies gouvernementales pour répondre à la crise de Covid-19 dans les contextes d'extrémisme violent et le soutien international devraient donc intégrer une perspective de genre. Une approche globale des VBG durant la pandémie doit couvrir la prévention, l’aide au rétablissement et la redevabilité, afin de garantir que les conditions qui favorisent les violences soient abordées, que les victimes aient accès à l'aide dont elles ont besoin et que les auteurs soient poursuivis et tenus responsables.

Pour les acteurs nationaux et internationaux qui soutiennent la gouvernance et la réforme du secteur de la sécurité, une stratégie pourrait consister à aider les acteurs de la police et de la justice à fournir des services adaptés lorsque les mouvements sont restreints. Plus important encore, il est crucial de veiller à ce que le signalement soit possible même lorsque les services publics comme la police et la justice sont perturbés, car il est prévisible que l'augmentation des violences domestiques ait de graves conséquences dans les endroits où elles étaient déjà répandues. Il ne doit également pas y avoir d’ambiguïté quant au fait que les acteurs chargés de l'application de la loi, tant au sein de la police que de la justice, ne toléreront pas l'impunité dans le contexte de la pandémie.

Conditions de détention en milieu carcéral et réintégration des combattants dans la société

Plusieurs études ont démontré que les mauvais traitements en prison, tels que les conditions de détention inhumaines, la corruption du personnel pénitentiaire, le manque de sécurité ou la surpopulation, peuvent jouer un rôle important dans le recrutement d'un grand nombre d'individus par des groupes extrémistes. La pandémie de Covid-19 suscite donc de graves inquiétudes dans les endroits où les conditions pénitentiaires ne répondaient déjà pas aux normes internationales avant la crise. Ces aspects doivent être pris en compte lors de l'examen des mesures visant à prévenir le recrutement et la radicalisation dans les prisons.

En outre, depuis le début de la pandémie, plusieurs rapports ont été publiés par des organisations de défense des droits humains qui s'inquiètent des conséquences de la propagation du Covid-19 dans des prisons mal équipées et surpeuplées. La question des conditions de détention pendant la crise sanitaire ne s'applique pas seulement aux contextes fragiles, mais à tous les pays touchés par le virus. En mars 2020, le Comité pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) du Conseil de l'Europe a publié une déclaration rappelant qu' « un niveau de santé insuffisant peut rapidement conduire à des situations relevant du terme "traitement inhumain et dégradant" ».

Il est également important que les mesures prises pour ralentir la propagation du virus n'entravent pas les processus visant à préparer les détenus à la réinsertion dans la vie civile. Cela inclut l'implication de différents acteurs de la société afin que les anciens combattants continuent à recevoir une aide après leur libération, mais aussi pour préparer les victimes et la population au retour des prisonniers au sein de leur communauté.

Assurer une communication factuelle et transparente

La pandémie s'est propagée rapidement et de manière imprévisible. Dans ce contexte, la communauté scientifique et les dirigeants politiques ne possèdent pas une compréhension complète du virus et de ses conséquences à long terme, ce qui laisse une grande place à l'incertitude. En outre, la distanciation sociale et les mesures de confinement limitent les interactions entre les individus. Dans le monde entier, cette situation s'est révélée être un terreau particulièrement fertile pour la désinformation et les théories complotistes.

Comme mentionné ci-dessus, les groupes extrémistes violents ont depuis longtemps mis au point des stratégies pour contester la légitimité des États, souvent en fournissant une protection sociale ou en adoptant des fonctions étatiques. Ils s'appuient également sur une propagande efficace et des campagnes de désinformation. Très vite, des groupes comme Al-Qaida, l’EI ou Boko Haram ont ainsi adapté leur message général à la pandémie, à la fois pour discréditer les gouvernements et la communauté internationale et pour renforcer le recrutement et le soutien du public. Cela représente l’une menace les plus graves dans les contextes fragiles, où les autorités étatiques ne sont parfois pas en mesure de prendre des décisions collectives et de garantir l’accès aux services publics de base.

Dans le cadre de leurs stratégies de communication, les institutions nationales de sécurité et les acteurs internationaux doivent veiller à ne pas instrumentaliser les outils de communication à mauvais escient pour lutter contre la propagande extrémiste violente, car ceux-ci peuvent être contre-productifs lorsque la population ne fait pas confiance à ces institutions en premier lieux. Les stratégies de communication doivent donc viser à fournir aux populations des informations factuelles et vérifiées sur la pandémie, les questions économiques et liées à la sécurité et garantir un espace de dialogue ouvert à toutes et tous. Dans de tels contextes, la communication doit chercher à réduire les vulnérabilités en partageant des messages précis pour informer la population. Compte tenu des enjeux, il est nécessaire que les acteurs impliqués dans la réponse à la crise de Covid-19 et dans la prévention de l'extrémisme violent, incluent des campagnes de communication dans leurs efforts de prévention. Au niveau local, les acteurs des services de maintien de la loi peuvent jouer un rôle important par le biais de la police de proximité et en augmentant l'information visant à protéger la population.

Tout aussi important, alors que les gouvernements et les acteurs de la sécurité ont tendance à avoir des pouvoirs étendus en cas d'état d'urgence, les autorités nationales doivent permettre aux médias et à la société civile d'enquêter de manière indépendante sur les activités et les abus des institutions du secteur de la sécurité sans subir de pression. Ces points sont de première importance en période de crise, où la confiance et la crédibilité des fournisseurs d'informations sont cruciales. Lorsqu'ils communiquent, les acteurs du secteur de la sécurité et les acteurs internationaux doivent définir des objectifs spécifiques, évaluer le contexte, leur public cible et le secteur des médias, et identifier des stratégies pour trouver le meilleur moyen d'atteindre le public, ce qui permet de renforcer la confiance dans les actions des autorités.

Lectures additionnelles sur l'extrémisme violent et la pandémie de Covid-19:

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