Les nouvelles technologies au service de la RSS : Le pouvoir de l’intelligence collective

by Etienne Sompairac · December 19th, 2018.

Engager des réformes du secteur de la sécurité est un procédé complexe qui s’appuie fortement sur le processus de réflexion menant à la conception des reformes. Pour s’inscrire dans la durée, les programmes de RSS doivent être conçus à partir d’analyses exhaustives prenant en compte les perspectives d’un large éventail d’acteurs. Aujourd’hui, les plateformes en ligne nous donnent la capacite de mettre à contribution l’intelligence collective (IC) pour faciliter les phases de consultations et améliorer leurs rendements. Pour commencer, il est nécessaire de présenter le concept de ce qu’est l’intelligence collective pour ensuite se concentrer sur le potentiel que représente cette technologie pour la RSS et plus particulièrement en ce qui concerne les phases de consultations précédant la réforme. Néanmoins, chaque technologie, chaque nouvelle approche apporte son lot de défis que cet article s’évertuera de présenter très brièvement.

Bien que le terme d’intelligence collective fut estampé plutôt tardivement, les prémisses de son concept furent théorisés par Nicolas de Condorcet dès 1785 dans son « Théorème du jury » qui établit qu'un groupe d'individus a de bonnes probabilités de prendre collectivement une juste décision. 121 ans plus tard, Francis Galton fût témoin d’un concours lors d’une foire agricole où 800 participants furent invités à deviner le poids d’un bœuf. À sa grande surprise, la moyenne des estimations de la foule s’avéra exact. À partir de cette date, il introduisit le concept de la « sagesse des foules », ce qui pourrait être considéré comme un ancêtre épistémologique de l’intelligence collective. L’intelligence collective pourrait être définie comme étant l’intelligence de groupe émergeant de la collaboration et des efforts collectifs de réflexion menant à une prise de décision reposant sur une forme de consensus. Adapter l’IC aux technologies de l’information reviendrait à réunir un réseau d’acteurs prédéterminés sur une plateforme en ligne adéquate, à mettre à contribution leurs intellects, collecter les données issues du processus et enfin agir en conséquence. Capter l’intelligence combinée des esprits tout en accroissant la portée du débat pourrait concourir à une prise de décision mieux informée qui s’inscrira dans la durée. Stimuler l’intérêt des participants dans la consultation est vital ; les acteurs impliqués doivent pouvoir projeter leurs propres intérêts dans les potentiels dénouements de la consultation. Cependant, l’intelligence collective requiert une forme de pilotage des experts qui se manifesterait via le design de la consultation ainsi que via l’identification des suggestions les plus prometteuses. L’intelligence collective est comparable à un orchestre. Chacun apprécie son instrument et sait en jouer et ainsi peut contribuer à l’effort de groupe. Pourtant, le chef d’orchestre reste indispensable pour transformer le brouhaha ambiant en une symphonie harmonieuse.

L’utilisation politique d’Internet reste sous-développée par rapport aux opportunités qui pourraient en découler. L’intelligence collective est une de ces facettes qui méritent d’être approfondies. Le potentiel de l’IC est formidable non seulement au vu de l’optimisation des coûts et de l’efficacité mais aussi en ce qui concerne la compréhension améliorée du contexte résultant d’une phase de consultation plus exhaustive. Cela pourrait permettre d’enraciner la durabilité des réformes grâce à une légitimité accrue. Cependant, le processus d’application de l’IC a besoin de stratégies d’atténuation minutieuses car des contraintes structurelles et matérielles telles que l’analphabétisme ou encore l’absence de réseau pourraient entraver la procédure.   

Un bon exemple d’intelligence collective utilisée pour inspirer des stratégies publiques est la plateforme peacelab.blog  où des experts publient des blogs pour générer un débat qui ensuite influencera l’approche du gouvernement allemand. Il existe aussi des plateformes plus évolués comme Assembl, Crowdoscope et Kiola. Par exemple, Assembl a organisé un débat sur la Gouvernance civique de l’intelligence artificielle qui a mené à la production d’un rapport rassemblant les suggestions les plus intéressantes découlant du processus. C’est un exemple concret démontrant que les nouvelles technologies peuvent être utilisées pour soutenir et améliorer l’efficacité des phases consultatives, une étape clé pour la conception de réformes effectives inscrites sur le long terme.

La phase consultative précédant la conception de réformes demande beaucoup de temps et est limitée à cause de contraintes en matière de ressources. Malgré des soucis prévisibles de représentativité et d’accessibilité, utiliser une plateforme collaborative en ligne pourrait permettre de surmonter ces défis et donc d’accroître l’efficacité de la phase consultative et d’affirmer le rôle de l’IC comme une innovation pour la RSS. Les évaluations du secteur de la sécurité se font par le biais de processus d’entretiens fastidieux qui ne seront que partiellement satisfaisants car il n’est pas concevable d’échanger avec tous les acteurs potentiels. Par conséquent, il est possible de passer à côté de certaines informations tandis que l’utilisation de l’intelligence collective pourrait permettre d’inclure beaucoup plus d’acteurs dans le processus de délibération pourvoyant ainsi les connaissances nécessaires pour mettre en place des programmes durables et mieux adaptés.

Néanmoins, impliquer plus d’acteurs amène à la production de davantage d’idées et de débats, ce qui pourrait alourdir la tâche des experts. De fait, il est important de suivre le principe d’ “Idea-filtering with the bag of lemons”. Cette approche montre qu’il est plus facile pour le cerveau humain de percevoir ce qui serait une mauvaise idée plutôt que ce qui en serait une bonne. Ainsi, les utilisateurs pourront eux-mêmes filtrer les idées en fonction de leur appréciation concernant la pertinence de ces idées ce qui signifie que les idées méritant une attention plus approfondie seront facilement identifiables. Laisser les acteurs concernés décider de la valeur des idées proposées permet ainsi de faciliter le travail d’identification que les experts devront opérés. L’IC pourrait se muer en une technique d’agrégation d’informations factuelles car c’est une manière de moderniser et d’optimiser le concept de “satisficing“, une pratique impliquant la recherche d’alternatives disponibles jusqu’à ce qu’un seuil d’acceptabilité soit atteint. L’intelligence collective serait une manière efficace de mettre en pratique ce concept en élargissant la portée de l’analyse et en renforçant le caractère inclusif de la phase de consultation sans forcément rajouter plus de travail aux experts.

L’intelligence collective permet aux experts engagés dans des processus de RSS d’être directement connectés aux populations locales. Ce procédé permettrait une meilleure prise en compte des attentes et des besoins des populations, ce qui renforcerait l’expertise des praticiens dans leurs prises de décision. Les experts pourront guider le débat en posant les bonnes questions et en suggérant les thèmes cruciaux, les populations locales pourront directement influencer la conception de réformes en apportant leurs perspectives sur les enjeux discutés. L’intelligence collective locale permettrait de façonner les réformes au travers d’une approche sensible à la culture environnante et de favoriser l’émergence d’un sentiment d’appropriation locale du procédé de RSS. Ces deux aspects sont vitaux pour inscrire la RSS sur le long-terme tout en assurant la légitimité du processus. Par le biais de l’IC, les populations locales pourraient continuellement s’appuyer sur le procédé de RSS en tant que base institutionnelle existante pour progressivement améliorer les politiques publiques. Cela permettrait de favoriser l’émergence d’un tissu social symbiotique, entraîné par des valeurs démocratiques, ce qui se traduirait potentiellement en une société plus cohésive.     

Les étapes suivantes pourraient guider l’application de l’intelligence collective à la RSS:

1-     Définir les enjeux et les questions auxquelles une réponse doit être apportée

2-     Identifier les acteurs qui devront être impliqués dans le processus de réflexion collective

3-     Choisir la plateforme la plus adaptée pour mener la consultation

4-     Inviter les acteurs à participer au processus et, si nécessaire, leur donner les moyens de le faire

5-     Lancer la consultation sur une échelle de temps déterminée

6-     Collecter et analyser les données puis les compiler dans un rapport pour guider la mise en œuvre de la RSS

Néanmoins, l’intelligence collective ne peut remplacer l’expertise individuelle et devrait être perçue comme un procédé complémentaire qui soutiendrait la conception de réformes en renforçant leur légitimité. Définir clairement les apports à la phase de consultation et sa direction est essentiel pour atteindre les objectifs recherchés. De plus, le choix des participants ainsi que ce qui constitue une bonne idée sont des facteurs intrinsèquement biaisés. Les experts décideront de la validité des participants et de leurs idées. Ainsi, les experts pourraient négliger certaines options qui n’apparaissaient pas intéressantes à leurs yeux mais qui pourtant pourraient être plus adaptées à la réalité du terrain. Conformément à la procédure des phases de consultation, mettre en place l’IC requiert une stratégie d’atténuation solide prenant en compte la multiplicité des facteurs pouvant influer le procédé tels que la neutralité de la plateforme, la nature de l’accès à internet, les problèmes liés à l’anonymat des participants ou encore les risques de détournement du processus.

En conclusion, l’intelligence collective est simple de principe mais conceptuellement complexe. D'un point de vue RSS, les experts ont pour mission d’élargir le plus possible la portée des consultations et l’intelligence collective a la capacité de s’acquitter de cet objectif. Cette approche innovante de la RSS pourrait contribuer à la mise en œuvre de réformes durables en facilitant la phase de consultation précédant la conception de réformes et en accroissant la légitimité du procédé via son caractère inclusif. Les experts de RSS pourraient façonner leurs politiques publiques en fonction des perspectives locales ce qui devrait renforcer la pertinence des réformes. Ainsi, l’intelligence collective pourrait devenir un précieux outil pour enraciner la RSS et maximiser l’impact des programmes conçus par des partenaires nationaux, multilatéraux et bilatéraux. Combiner les théories de sciences sociales aux nouvelles technologies promet de révolutionner nos modes de pensées et d’organisations actuels. L’applicabilité pratique et le pouvoir de l’intelligence collective pourrait signaler l’aube d’un futur propice à la RSS. La digitalisation des interactions politiques approche et il n’y a aucune raison pour que la RSS ne puisse pas bénéficier des opportunités attrayantes qui s’annoncent. 

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